Frédéric HELBERT, journaliste d'investigation

Notre rôle n’est pas d’être pour ou contre, il est de porter la plume dans la plaie. (Albert Londres)


Attentat déjoué: Contre-enquête, questions sur la stratégie politique et judiciaire

Publié le 20/07/2015 à 06h50 | , , , , , , , , , , , , ,  | 3 commentaires

hollande cazeneuve

Les autorités françaises ont-elles  réellement « déjoué » un attentat et évité le « pire »?

C’est ce qu’ont affirmé les plus hautes autorités françaises. Après l’annonce du Président de la République, à Marseille, au lendemain des célébrations du 14 juillet. Annonce qui a surpris tout le monde, y compris les membres du gouvernement mis dans la confidence. Annonce provoquant le » buzz » alors que les suspects qui avaient été interpellés par la DGSI étaient encore en garde à vue. Annonce obligeant le Ministre de l’Intérieur Bernard Cazeneuve à organiser un point de presse en catastrophe. Une communication de crise surprenante, communication inédite sur laquelle on reviendra, mais qui nous a plus gêné dans notre travail qu’apporté un soutien public qu’on ne réclamait pas » dit un agent de la DGSI. Et l’agent au vu des éléments recueillis depuis le tout début d’une enquête -alors strictement de renseignement- s’avoue lui peu en phase avec les déclarations alarmistes venues du gouvernement. « Certes il fallait un jour où l’autre taper cette petite « cellule », mais de là à imaginer qu’on a véritablement empêché un attentat d’ampleur, calqué sur les pires méthodes de l’état islamique, il y a un pas de géant que je ne franchirai pas ».

« Déjouer véritablement un attentat rappelle un ancien taulier du staff anti-terroriste français, c’est intervenir en amont, pour empêcher un commando constitué de « passer à l’attaque ». L’exercice est toujours sensible et périlleux. le timing est crucial. Si l’on frappe trop tôt, on manquera de preuves, d’éléments à charge, permettant de faire tenir le dossier au niveau judiciaire. Alors il faut marcher sur des braises,  toujours évaluer la menace au plus près, l’avancée des plans des terroristes, savoir où ils en sont au niveau technique, tactique, logistique, quel est leur degré de préparation, de maturation,  et leur possibilité et volonté de passer à l’action.  Or en l’état, tout indique que la frappe a été menée bien trop prématurément. Aucun juge d’instruction spécialisé qui eut été saisi du dossier n’aurait ordonné, validé une action policière au regard de ce que ce qui était connu de ce « projet terroriste ». Mais une fois encore ajoute l’expert de terrain, c’est le politique qui a décidé, non le judiciaire. Car le politique avait le contrôle, gardant l’enquête sous sa coupe via le Parquet…et l’a gardé jusqu’à la « frappe ».   

De fait, après que le Renseignement ait détecté les suspects, les ait identifié, « cerné », placé sous écoutes et une étroite surveillance, une enquête préliminaire a été ouverte fin juin par le Parquet de Paris.  C’est donc le Parquet, lié -organiquement- à la Chancellerie, et donc au gouvernement,  qui a contrôlé les investigations, et rendu compte aux plus hautes autorités de l’Etat. Dans ces conditions, la décision de frapper a été une décision politique. 

« Pourtant assure un ancien de la DST, qui a participé à de véritables opérations visant à déjouer, parfois à l’ultime minute, des attentats islamistes, il est évident qu’il aurait fallu attendre, que les suspects étaient encore bien loin de passer à l’action, d’autant que leur projet, purement intellectuel, (attaquer une base militaire, tuer des soldats français, kidnapper, capturer le chef de corps, aux fins de le décapiter et de mettre en ligne sur Internet la vidéo) était particulièrement « ambitieux » et nécessitait une planification rigoureuse,  des moyens importants et une implacable détermination. Or le déroulé des événements, les perquisitions, auditions, n’ont  permis de saisir des éléments matériels probants, ni démontré l’imminence d’une menace nécessitant une action en urgence. Ce n’est pas un attentat qui a été déjoué mais des suspects, fascinés par la tentation du Jihad  des jeunes « geeks », gorgés et « toxicos » de vidéos ultra-violentes sans cesse mises en ligne par Daesh (acronyme de l’état islamique) et ayant conçu à distance un « projet d’attentat »- devant être réalisé à priori en janvier 2015 (à la date anniversaire des tueries de Charlie-Hebdo et de l’hyper-casher)  et pour lequel rien n’était prêt- qui ont été mis hors d’état de nuire ».

La démonstration à travers les faiblesses du dossier…

Le premier point qui laisse songeur, est que les membres du « commando » ne s’étaient apparemment rencontrés  « physiquement » brièvement que deux fois il y a 6 mois!  Les policiers ont du frapper aux quatre coins de la France des apprentis-jihadistes qui communiquaient essentiellement  via les réseaux sociaux, ou des applications téléphoniques faiblement cryptées, que les services anti-terroristes n’ont eu aucun mal à casser. Il n’y avait donc pas « de lieu conspiratif », pas de planque(s), qui eurent été nécessaire pour l’accomplissement du projet.

Deuxième point: Dans leurs perquisitions, les hommes de la DGSI n’ont trouvé ni armes, ni explosifs, ni tenues de combat, ni plans élaborés, rien de qui eut été nécessaire pour mener l’action d’ampleur envisagée, en dehors de 2 petites caméras Go-pro et d’ordinateurs. « Si l’on se réfère par exemple à un parfait « modèle » d’attentat réellement déjoué, le projet de commandos d’al Qaida d’attaquer le marché de Noël et la cathédrale de Strasbourg en l’an 2000 se souvient un des hommes ayant permis d’éviter ce carnage de masse, on est aux antipodes. Dans le cadre d’une opération concertée avec les services allemands, la « frappe » pour déjouer l’attentat était intervenue, à l’extrême limite,  5 jours avant la date prévue par les terroristes pour passer à l’action! Mais la pioche avait été pleine. Les terroristes avaient réuni de l’autre coté de la frontière, à Francfort, un arsenal colossal en armes et explosifs. Et avaient procédé à de minutieux repérages. Les cassettes vidéos, montrant ces repérages avaient été saisis, ainsi que les armes, des plans, autant d’éléments de preuves indéniables,  et bien sur les hommes du commando avaient été interpellés! »  Rien de tout cela dans l’affaire du projet d’attentat révélé par Francois Hollande.

Autre signe de précipitation non justifiée « techniquement » dans la frappe, la mise hors de cause très rapide d’une des « cibles », un adolescent de 16 ans, interpellé par la DGSI. Les médias ont fait leur choux-gras du fait qu’un si jeune homme ait pu être une des chevilles ouvrières d’un tel complot, alors que sa garde à vue avait déjà été levée!  Il n’y avait rien de tangible pour l’accrocher. Au point que l’on se demande encore pourquoi il faisait partie du groupe interpellé. « Reste donc trois jeunes hommes, dont un « cerveau » présumé de 17 ans, tout juste titulaire d’un bac S, et un ancien matelot se faisant pompeusement appeler « l’émir », qui avait très vite été repéré comme un radical sur la toile par les services, et qui avait « dessiné » les contours de l’ opération d’envergure devant cibler les militaires du « Fort-Béar » où il avait été en poste. « Franchement, même si l’on peut s’attendre à tout aujourd’hui en matière de terrorisme inspiré par l’état Islamique, au regard des objectifs que s’étaient assignés  le groupe, ca fait un peu léger! » note un policier de la division nationale anti-terroriste… Et ce d’autant que les 3 suspects n’avaient aucune expérience du combat. Rien n’indique par ailleurs un quelconque entrainement clandestin des uns où des autres au maniement des armes…

Les experts de ce type de dossier remarquent aussi que les hommes incriminés se sont tous « mis à table » facilement, confirmant la teneur de leurs échanges téléphoniques où autres quant à leur projet. Revendiquant même une « adhésion » totale aux idées et préceptes de l’état Islamique. « Quand on a affaire à des vrais durs, qui nous considèrent comme leurs pires ennemis, il est rare qu’ils « s’allongent » ainsi sans difficulté. Cela fera au moins des aveux clairs en procédure. S’y ajouteront les traces des échanges avec un membre Daesh se trouvant en Syrie.  Mais rayon élément matériel c’est la disette« …  La Syrie?  tous les suspects voulaient s’y rendre, tous ont échoués… Alors leurs contacts là-bas, les ont orienté vers l’idée de frapper dans l’hexagone. Mais encore une fois, rien ne matérialise sérieusement ce qu’ils projetaient de faire. Et rien ne permet de dire s’ils auraient pu réunir les moyens techniques et financiers pour y parvenir… « Ni s’ils avaient vraiment la « caisse » et les tripes pour le faire » ajoute un agent français.

Une enquête instrumentée par le pouvoir politique?

A cette question, tous les spécialistes que j’ai pu interroger sont unanimes: Ils voient la main du pouvoir derrière la décision de passer à l’action avant une exploitation maximale en termes de « Com ». « Encore une fois, les juges spécialisés s’ils avaient été saisis du dossier dit un familier du pole anti-terroriste de Paris, auraient certainement continuer à superviser un travail de renseignement. Ils auraient attendu que les suspects se rencontrent régulièrement, se constituent en véritable réseau. Auraient même pu peut être ordonné la sonorisation d’un éventuel « appartement conspiratif » et bien évidement, ils auraient étroitement surveillés la volonté et la capacité des apprentis-jihadistes à se procurer les armes et le matériel nécessaire ». Mais dans ces conditions, les magistrats, indépendants dans leur marge d’action du pouvoir, auraient été maitres de la situation, du timing, du calendrier. Peut-être auraient-ils subi des pressions du Parquet, mais c’est eux qui auraient eu la main quant à toute décision d’opération.  Ils n’auraient certainement pas déclenché d’eux même une frappe une dizaine de jours après l’ouverture d’une enquête judiciaire préliminaire, et en l’état du dossier et des éléments connus. Ce n’est pas leur genre, sauf si l’imminence d’un passage à l’acte est détecté.

Après la frappe, « radiographie » d’une inédite Communication.

En l’espèce, et cela confirme la main mise du pouvoir sur ce dossier, tout est venu d’en haut, du plus haut niveau de l’état. D’une manière surprenante, inédite, puisque le Président a parlé alors que les gardes à vue n’en étaient qu’au 2ème jour. L’initiative de François Hollande, à laquelle personne dans les milieux initiés ne s’attendait, a mis le Ministre de l’Intérieur dans une position délicate. L’obligeant à intervenir sans pour autant encourir le reproche de violer le secret d’une enquête, où de contrarier le travail d’investigation des policiers. C’est ce qui a conduit à ce point de presse « surréaliste », où Bernard Cazeneuve n’a pratiquement rien dit de l’opération, mais s’est ensuite lancé dans un long récapitulatif de l’action globale des autorités françaises engagée pour parer la menace terroriste. « Que les gouvernants, commentent une opération anti-terroriste est dans l’ordre des choses » dit un ancien conseiller du Ministère de l’Intérieur. Qu’ils essaient de tirer profit d’un « succès » en la matière n’a rien de nouveau. Mais que les plus hautes autorités soient à l’origine directe, publique,  d’une telle révélation, lui donnant un crédit et un relief  particuliers,  relève d’une instrumentalisation claire de la menace et des moyens de la contrer. Cette menace dont on ne cesse de nous rabâcher  qu’elle n’a jamais été aussi forte, tout en incitant les citoyens à ne pas céder à la peur ». 

Le timing dit un expert en communication de crise a été soigneusement « calibré ». Le jour de la frappe (encore secrète), il y a eu cette « stupéfiante » émission de télévision animée par  Michel Drucker, ce vaste show hybride mêlant pros et comédiens où chanteurs vedettes, ce son et lumières grandiloquent organisé place Bauveau, pour rendre hommage à toutes les composantes des forces de sécurité française, avec un nouvel hommage appuyé aux forces du GIGN et du RAID étant intervenu lors des attentats de janvier. Ces mêmes forces que l’on a vu défiler  pour la première fois sur les Champs-Elysées le lendemain, lors des cérémonies du 14 juillet. Ce jour là, dans son interview rituelle, le Président de la République, revenant sur la menace terroriste et l’action des différents services, a rappelé -élément de langage désormais incontournable- que toutes les semaines, des résultats tangibles étaient obtenus en matière de lutte anti-terroriste, mais tout en spécifiant qu’il n’avait pas pour vocation à faire des conférences de presse sur le sujet. Et puis patatras, le lendemain, virage à 180° avec « l’annonce » qui a buzzé immédiatement partout »…

En agissant ainsi Francois Hollande s’est posé comme une sorte de  protecteur ultime de la nation. Mais outre le fait qu’il s’est dédit lui-même, il  a déclenché une polémique inutile confesse un député de son propre camp. Offrant un « boulevard » à l’opposition. Et l’argument avancé par la suite selon lequel le gouvernement a parlé pour ne rien cacher aux français, et qu’il aurait été coupable de ne point le faire, n’a pas de sens. « Aucun projet d’attentat déjoué ne peut rester confidentiel, c’est absurde » ajoute un magistrat spécialisé. Tous les projets déjoués depuis des dizaines d’années ont donné lieu à des actions judiciaires, des enquêtes, des procès publics, par définition impossibles à dissimuler à la population! »  

L’omniprésence du politique, la « judiciairisation » tardive: Une tendance lourde aujourd’hui…

Les spécialistes retiendront au final que le timing « frappe/communication » dans cette affaire s’est certainement fait au détriment de la meilleure marche possible de l’enquête. Mais c’est une tendance lourde, dont le « la » a été donné sous l’ère de la présidence  Sarkozy. La parfaite symbiose entre services de renseignements et juges spécialisés a vécu… « De plus en plus souvent, tempête un ancien juge anti-terroriste, l’état via la chancellerie, garde au maximum de ses possibilités « la main » sur les investigations premières. On tarde à « judicairiser » des dossiers sensibles, restant entre les mains des services de renseignement et de police, on ouvre des enquêtes préliminaires restant sous le contrôle du Parquet hiérarchiquement dépendant du gouvernement. Et ce bien que le Parquet ait moins de pouvoirs d’investigations que nous, moins de back-ground et de connaissances des dossiers « à tiroirs ». Cela peut être préjudiciable aux enquêtes, mais cela permet à l’exécutif de rester le « maitre du jeu ». Et de la communication de ce que l’on veut bien communiquer officiellement. Un jeu parfois dangereux. Comme on a pu le voir lors de l’affaire Merah, où du suivi des frères Kouachi et de Coulibaly. En cela on s’écarte de plus en plus des habitudes du passé. Où les juges étaient souvent saisis quasi-instantanément des enquêtes, dans le cadre de la prévention, comme de la recherche d’auteurs d’attentats. Ainsi en 1995, lors du dernier attentat d’une série meurtrière, instantanément, tous les juges du pole anti-terroriste du parquet avaient été co-saisis simultanément, et s’étaient retrouvés à peine les faits commis sur les quais de la station du RER Saint-Michel, pour constater par eux mêmes l’étendue des dégâts et démarrer l’enquête. 

Retour à « l’attentat déjoué »…

Au final, à la fin des gardes à vues, les juges d’instruction anti-terroristes ont bien fini par hériter du dossier, après qu’enfin une information judiciaire ait été ouverte. Un dossier qui aura fait beaucoup de bruit, mais un dossier bien maigre en termes d’éléments à charge matériels, quasi-vide même si l’on retire le fruit des surveillances en tous genres, les aveux des 3 suspects,  et la saisie de 2 caméras Go-Pro comme en possèdent des milliers de français. « On ne peut pas décemment dire que la pêche a été bonne avoue un enquêteur. Et la lecture des PV de synthèse laisse encore une fois songeur: Les 3 jeunes, comme ils l’ont raconté sans se faire prier, « rêvaient » se muer en un commando digne des forces spéciales… Ils voulaient rien moins que monter une opération de nuit, avancer vers le Fort-Bear sans se faire repérer, éliminer à coups d’armes de poings munis de silencieux les sentinelles de la base, mettre la main sur l’officier de garde, le neutraliser, puis le décapiter, en filmant la scène à des fins de propagande et de terreur. Un scénario macabre calqué sur des scènes si souvent répétées aujourd’hui  par les hommes de l’état islamique. Et après leur opération, ils auraient quitté la France et gagner la Syrie. Aujourd’hui, après tant de brouhaha politico-médiatique, plusieurs enquêteurs en viennent à se poser une question essentielle: Auraient-ils seulement vraiment été capables de mener à bien une telle action, une véritable opération de guerre, bien loin d’une fusillade à l’aveugle?

Frédéric Helbert


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À propos de l'auteur

Grand-reporter de guerre, (souvent), journaliste d'investigation, multi-médias, tous terrains, membre de l'association de la presse judiciaire, passionné par les phénomènes terroristes depuis le début de ma carrière à Europe11. Tropisme assumé pour le Moyen-Orient et la péninsule arabe-musulmane. Jamais rassasié d'infos,  accro à tous types d'enquêtes et reportages, j'aime explorer le dessous des cartes de dossiers sensibles. En toute liberté. Vos témoignages, vos infos, vos commentaires sont  bienvenus!

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