Frédéric HELBERT, journaliste d'investigation

Notre rôle n’est pas d’être pour ou contre, il est de porter la plume dans la plaie. (Albert Londres)


Le Charles de Gaulle touché par le COVID 19. Contamination d’ampleur évitable? Enquête.

Publié le 16/04/2020 à 16h40 | , , , , , , , , , , , , , , , , ,  | Écrire un commentaire

« Ce qui s’est passé est honteux. On nous a rassuré en nous cachant la vérité, on nous a dit que la propagation du virus était sous contrôle, sans risque de propagation majeure, que les premiers personnels touchés étaient cantonnés dans une zone étanche! On y a cru, aujourd’hui on est en colère, on a plus confiance, et on veut savoir ce qui s’est passé vraiment».  C’est un parent proche d’un des 1081 marins (668 le 16) infectés par le COVID19 qui s’exprime sous condition d’anonymat. « La fameuse transparence prônée par les autorités, déjà mise à mal, s’arrête totalement aux portes de l’institution militaire. Il faudrait une enquête judiciaire indépendante. Ou une enquête parlementaire. Là c’est le grand silence, et c’est scandaleux! »

Chronologie d’un désastre inédit

Le 8 avril, le SIRPA Marine émet un communiqué, faisant état d’une « suspicion de contamination » à bord du  Charles de Gaulle : 40 marins présentant des symptômes  compatibles avec une possible infection par le Ccvid 19. Symptômes  « apparus récemment », peut-on lire, et restant « sans gravité ».  sont placés sous observation médicale renforcée.  Le SIRPA Marine se veut alors très rassurant. Le PA précise t-il, dispose de toutes les capacités de prise en charge et de surveillance au sein  de l’Hôpital de bord. Les marins ont été isolés par précaution. Une équipe de dépistage est projetée en renfort à bord, « afin d’investiguer les cas apparus et d’endiguer la propagation du virus à bord du navire. Un communiqué qui n’a rien d’alarmant, mais qui masque une réalité déjà dramatique…

Le 10 avril,, le Ministère des Armées publie à son tour un communiqué de presse. Confirmant que l’équipe médicale du Service de Santé, héliportée à bord du PA, a effectué une première série de tests dont le résultat est édifiant : 50 cas de Covid19 détectés après 66 tests effectués. Mais « Aucune aggravation de l’état de santé des marins à bord n’est constatée à l’heure actuelle » dit le communiqué. Trois marins plus sévèrement atteints , ont été évacués – à titre préventif, par hélicoptère, en attendant le retour anticipé du porte-avions et de son groupe d’escorte. ( La frégate de défense anti-aérienne « Chevalier Paul »,  le navire de commandement et de ravitaillement « Somme », la frégate anti-sous-marine « la Motte-Piquet) et  normalement, (mais aucune communication n’est faite sur ce point sensible), un sous-marin nucléaire d’attaque . Ce qui représente près de 3000 personnels.

« Mais précise aujourd’hui  un des marins de ce groupe aéro-naval, nous, on savait que la contagion gagnait du terrain. Comment pouvait-il en être autrement dans l’univers des coursives, des chambrées, des sanitaires, des réfectoires géants,, des secteurs machines, des dépôts de munition, ou règnent une promiscuité incontournable. Et puis on n’allait pas désinfecter chaque échelle franchie, chaque paroi touchée, donc on savait qu’on était très vulnérables.  Et que le résultat des tests sonnait l’alarme. Nous étions nous tout sauf rassurés. Néanmoins une consigne de silence a été passée. On a reçu l’ordre de ne rien communiquer à nos familles qui s’inquiétaient. Et on a pris la vague… ».

Les 11 et 12 avril, tous les bâtiments du groupe aéro-naval ont rejoint leurs ports d’attache. Toulon ou Brest. Le 13,  au soir tous les personnels sont à terre. Et les mesures adéquates sont prises (confinement, tests, enquête épidémiologique) tant pour les marins que pour les aviateurs du groupe aérien.

Le 15 avril, coup de tonnerre: Les premiers résultats d’un dépistage massif révèlent (en partie) l’ampleur réelle de la contamination : 668 cas avérés,  pour le porte-avion, et la frégate « Chevalier Paul »,  20 marins hospitalisés, 1 placé en réanimation. Il ne s’agit là que de résultats provisoire. Le bilan sait-on alors final risque d’être beaucoup plus lourd, quand sera dressé un tableau d’ensemble de tous les tests pratiqués. (30% sont alors encore en cours d’analyse).

Le 17 avril, la chiffre de la contamination, selon Florence Parly, ministre des armées, s’exprimant devant la Commission de Défense de l’Assemblée Nationale, grimpe encore en flèche: 1081 marins, officiers, sous-officiers, détectés positifs!

Des témoignages accablants. 

Et depuis les langues ont commencé à se délier : Parlant le 16 avril, sous condition d’anonymat, à « France bleu Provence », un marin du « Charles de Gaulle » a dit sa colère : « L’armée a joué avec nos vies. Les mesures barrières étaient difficiles à respecter à bord du PA ».  Ce marin va beaucoup plus loin :  Il affirme que le « Pacha », le commandant du Charles de Gaulle, a proposé à l’état-major, lors de la fameuse escale de Brest, entre le 13 et le 16 mars, escale qui aurait été de point de départ de la contamination, de rester à Brest et de confiner par mesure de précaution tout l’équipage. Mais l’état-major aurait refusé et ordonné que la mission se poursuive. Deux autres familles de marins actuellement confinés, m’ ont, demandant que leur anonymat soient strictement respecté, confirmé cette version. Que l’état-major se refuse à commenter,  expliquant qu’une enquête de commandement, doublée d’une enquête épidémiologique, devraient faire toute la lumière sur la chronologie, les circonstances et conditions de propagation du virus à bord du porte-avion nucléaire.  En attendant, les marins, comme les aviateurs actuellement confinés, dans plusieurs bases,  tournent en rond, et « certains d’entre nous l’ont mauvaise », m’a confié un sous officier marinier contacté. « Le PA c’est une petite ville ou tout circule. Or pour des cas avérés aujourd’hui, les premiers symptômes se sont manifestés fin mars. Début avril çà commençait à flamber. Et ils ont été pris parfois à la légère par les médecins de bord. Qui prescrivaient quelques cachetons d’aspirine et renvoyaient les marins au taf, plutôt que de les isoler ! . Alors ça s’est propagé partout. D’autant que l’environnement était des plus propices à une contamination de masse. Mais à bord, c’était le « bordel »! Il n’y avait pas de respect systématique des mesures barrières. On manquait de matos de protection. Les uns et les autres allaient et venaient, rentraient et sortaient de la zone de confinement supposée être étanche  ». Selon ce témoin de première main, « rien n’est clair en l’état. Moi je ne sais pas dit-il si le commandement du navire a vraiment pris la mesure et alerté, sans avoir été entendu, ou bien si notre commandement est complètement passé à coté, ou s’il  a volontairement et sciemment minimisé les choses, en accord avec l’état-major et l’échelon politique.  Je ne sais pas, mais je veux savoir!. Le silence traditionnel des armées ne saurait être invoqué face à un tel « naufrage » sanitaire » dont nous avons été les témoins et les victimes à la fois »

Car l’armée française, sa marine en particulier, se retrouvent désormais face à des défis majeurs. Ainsi que l’a déclaré l’amiral américain, James Stavridis, ex-patron des forces de l’OTAN en Europe, « les navires de guerre sont un terreau idéal pour le développement du virus ». Les équipages du « Charles de Gaulle » en ont payé  le prix lourd.

« Les marins, comme les aviateurs, touchés en masse, sont en droit de savoir dit un officier du PA, père de famille, infecté, en droit de de savoir, et de demander que toute la vérité soit faite sur les « carences, négligences, les fautes, les responsabilités dans la chaine de commandement, jusqu’au plus haut-niveau politique, qui ont conduit à ce désastre aux conséquences non encore calculables. Nous sommes sûrs qu’il aurait pu, du être évité, au moins minimisé ». 

Mais la « grande muette » saura t-elle faire la transparence en l’espèce ? Beaucoup en doutent, rappelant que l’enquête conduite sur la base militaire de Creil touchée par une flambée de cas au début de d’épidémie, dans des conditions toujours obscures, demeure encore, malgré de multiples demandes de familles de victimes, et d’élus locaux, classée « secret-défense »

Frédéric HELBERT


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À propos de l'auteur

Grand-reporter de guerre, (souvent), journaliste d'investigation, multi-médias, tous terrains, membre de l'association de la presse judiciaire, passionné par les phénomènes terroristes depuis le début de ma carrière à Europe11. Tropisme assumé pour le Moyen-Orient et la péninsule arabe-musulmane. Jamais rassasié d'infos,  accro à tous types d'enquêtes et reportages, j'aime explorer le dessous des cartes de dossiers sensibles. En toute liberté. Vos témoignages, vos infos, vos commentaires sont  bienvenus!

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