Frédéric HELBERT, le blog

"Notre rôle n’est pas d’être pour ou contre, il est de porter la plume dans la plaie". Albert Londres


Centrafrique: l’impossible mission?

Publié le 14/12/2013 à 10h08 | , , , , , , , ,  | 3 commentaires.

« On est en plein bordel, et on ne sait pas où on va ». Un para français à Bangui

« Une semaine, deux de nos soldats tués, les communautés catholiques et musulmanes déchirées, des « déplacés » qui s’agglutinent par milliers en différents points à Bangui, des représailles, pillages, lynchages, mosquées détruites. Un « Président » par intérim centrafricain vivant dans une caserne, isolé, et protégé par de miliciens, pas de gouvernement, pas d’administration, l’anarchie, le conflit politique qui vire à la déchirure religieuse, deux visites officielles en moins d’une semaine qui compliquent la mission (Hollande, Le Drian), et lui  ont donné plutôt une image fragile, une mission sous mandat Onusien, mais où les français sont seuls à terre, L ONU qui a décampé dès les premiers accrochages entre communautés il y’a plusieurs mois, Les militaires transformés en humanitaires de fortune, aucune perspective politique pour une sortie de crise, le sentiment anti-français qui s’accroît, c’est quoi ce bordel? Cette situation où l’on s’est retrouvé obligé de dire aux miliciens musulmans sélékas qu’ils pouvaient garder leurs armes s’ils restaient dans leurs « casernes » alors qu’on est censé désarmé tout le monde, ces funérailles à la hâte, où chaque communauté enterre les siens à la va vite dans des fosses communes sous le contrôle d’hommes armés que l’on fait semblant de ne pas voir? Et les miliciens musulmans armés ne sont pas seuls. Chaque camp a les siennes. Quid de ces mercenaires que l’on croise partout?! Ces gars venus du Tchad, notre allié au Mali, où de la Cote d’Ivoire, deux pays où l’on est intervenu, où le sang français à coulé! » L’homme qui parle, joint par téléphone, est  un soldat d »élite  qui a multiplié les opérations en Afrique, et qui « a fait » l’Afghanistan aussi entre autres missions extérieures…

Sangaris: Un navire sans gouvernail

Et l’homme qui refuse la langue de bois, poursuit sur le chemin de la colère: « Vous n’imaginez pas que je vais critiquer l’action de ma section, où de tout le détachement « Sangaris », mais franchement, que ceux qui ont planifié à Paris cette opé. viennent avec nous en patrouille. A quoi servent des vols de Rafale à basse altitude? Sinon à terroriser toutes les populations… On est là, On est seuls, on est pris à parti par les musulmans, on est accusé de transformer un conflit politique en opposition religieuse qui risque de virer à la spirale infernale, d’être partial. Et on nous demande de faire des opérations de police et de l’humanitaire… Vous croyez que c’est le boulot de l’armée française? Les gars du détachement présent en permanence à Bangui (200 hommes) nous disent qu’ils ont vu la situation dégénérer, l’ONU se barrer, ils ont alerté Paris, il y a eu des rapports. Mais les moyens déployés sont insuffisants où inadaptés. Regardez l’aéroport! C’est terrible, ces milliers d’hommes, de femmes, d’enfants, qui se marchent les uns sur les autres derrières les barbelés dans une situation sanitaire déplorable. Mais ils ne bougeront pas. Ils sont morts de trouilles. On les comprend. Et ce n’est pas le seul point d’hyper-concentration de populations civiles des deux communautés. La solution n’est pas militaire mais politique, mais politiquement il n’y a pas d’interlocuteurs! Si on fait des prisonniers, on ne sait pas à qui les remettre. Parfois on est en patrouille, on entend dans la radio que ça « clashe » ici et là, mais comment être partout? Comment intervenir sans donner l’impression de prendre partie et se mettre tout le monde à dos? Nous ne sommes pas des gendarmes! Et il nous faut assurer la protection de nos propres hommes. C’est là le « hic ». Pour assurer correctement la mission, il aurait fallu beaucoup plus d’hommes. Pour saturer toutes les zones « hot ». Ne pas intervenir à la va-vite, pour se retirer illico-presto de peur que la situation s’envenime! Ok, on a des Famas, des VAB, du matos de guerre, des tireurs d’éite, mais pourquoi faire, pour « taper dans le tas »? Avec des africains désespérés où déchainés? En face, il y a les miliciens de tout bord, les mieux armés ont des RPG (lances-roquettes) qu’ils ont planqué mais qui peuvent faire mal. Mais les mecs ils ont aussi des coupe-coupes, des couteaux, des  calebasses, des machettes, avec lesquels ils ont commencé à s’entretuer il y a des mois…

L’éternel retard

C’est à ce moment là, qu’il fallait intervenir, dès le début, quand les milices « Séléka », ont pris le pouvoir et commencé leur exactions.C’était n mars dernier! Il y a près d’un an! Mais comme on est seul, désespérément, seul on peut pas être partout! Les résolutions mettent cent ans à être voté à l’ONU, et quand c’est en Afrique, c’est pour nous, rien qu’à nous les français « d’aller au carton », sous prétexte que l’Afrique est notre jardin. Et les anglais? qui ont un savoir-faire éprouvé, connaissent l’Afrique comme nous, où sont ils? »

(En 2002, le Royaume-Uni avait envoyé 1200 paras dans un petit pays de 5 millions d’habitants. La Sierra-Léone, confrontée à une guerre civile abominable. (plus de 100 000 morts, l’horreur des coupeurs de mains où de bras, l’incapacité de milliers de soldats africains de stopper « l’hémorragie »). Une intervention que j’avais couverte, où les hommes de la Royal Army avaient  -j’en ai été témoin- « mis le paquet »).

« En l’état l’intervention va dans mur. Désastre programmé! » renchérit un vétéran anglais justement des interventions militaires occidentales, qui a travaillé avec les français à Kaboul: « Nous, avec cynisme, on ne bouge plus, peut-être parce que l’on s’est rendu-compte que les interventions à répétitions à l’étranger, notamment dans d’anciens pays colonisés sont vouées à ‘échec. Echecs en Somalie, en Irak, en Afghanistan(X2), Libye … et dans les pays d’Afrique, où les mauvais démons ressurgissent toujours… Les situations sont différentes, mais hormis l’ex-yougoslavie et le Kosovo, avec difficulté, en Europe, on n’arrive jamais à régler les conflits ». Au Kosovo, après les frappes aériennes de l’OTAN, trois contingents majeurs sont rentrés en même temps: Nous, les américains, et vous les français! Un sacré déploiement.  Vision partagée par le para envoyé en Centrafrique qui prédit un bourbier. L’homme du métier, et une grande gueule: « C’est quoi le « cahier de charges »? Quels moyens pour quelle mission? Regardez ce qui se passe aujourd’hui au Nord-Mali, où les jihadistes d’AQMI sont revenus… Là, ça part déjà en vrille. On a l’impression que certains palnificateurs ont cru qu’une simple démonstration de force suffirait sans tenir compte de la complexité de la situation, du statut d’ancien colonisateur, et du vide abyssal politique local. L’action militaire sans interlocuteurs valables, ni projet politique, c’est une assurance pour l’échafaud! »

Les faits, pour l’heure, semblent hélas lui donner raison. Et la communication aussi de l’état-major de la mission  « Sangaris » apparait erratique.

2 jours après le début de l’opération , les déclarations, confidences et communiqués officiels se voulaient très rassurants: « Bangui est sécurisé » affirmait  l’état-major dans la nuit du 11 décembre.  Bonne collecte et situation sous contrôle. Démenti terrible quelques heures plus tard. Avec la mot de deux paras français du 8ème RPIMA « accroché » par un commando de miliciens centrafricains à la sortie de l’aéroport. Et pourtant il n’y a pas photo sur le plan militaire pur entre des hommes sur-entrainés et équipés, qui ont déjà oeuvré sur les théâtres afghans ou maliens, où en Cote d’Ivoire,  et des miliciens où para-militaires qui n’ont aucune vraie formation ». Et pas de cause sacrée à défendre. Mais, à terre, en face à face, dans des zones mieux maitrisées par les combattants locaux, petits « Rambos » à l’africaine comme on en a vu tant lors de nombres de guerres civiles (Rwanda, Congo, ex- Zaïre, Sierra-Léonne, Cote-d’Ivoire etc…) les forces se rééquilibrent.

Depuis, les infos vont dans tous les sens: Un jour c’est le répit, l’accalmie, le lendemain c’est de niveau la haute tension, et le sentiment anti-français qui monte.

La mort des deux paras français a rappelé une équation imparable: Dans un conflit de type asymétrique, (en l’occurrence pas une guerre de type frontal), l’hyper-technologie, ou la supériorité en armements ne sert parfois à rien. Face à des hommes mobiles, « fondus du casque », habitués à mourir pour un rien, le danger peut venir de partout. La planification doit prévoir le type d’ennemis que l’on va affronter et tenter de s’adapter en conséquence.

« Ce n’est pas le temps qui a manqué pour préparer l’opération » s’énerve pourtant notre para en colère .D’autant encore une fois qu’on attendu un pic de crise pour intervenir. Mais il y avait  (il y a toujours le Mali), il y a eu les éternels retards onusiens, et ce résultat encore source de problèmes à tout niveau. La France intervient sous mandat de l’ONU, mais seules, au rayon occidental, ses troupes sont déployées. Et l’armée française agit à flux tendu ».. Il n’est qu’à voir sur le terrain les vieux VAB portant encore l’inscription KFOR (datant de la mission Kosovo) qui sortent de l’aéroport. On a même pas eu le temps de les repeindre. Un détail? Certes. Mais qui en dit long sur une opération où l’on a pensé en haut-lieu, qu’une action « coup de poing »  en deux temps, trois mouvements suffirait.

Il n’en est rien. La situation vire parfois au dantesque dans les deux principales villes (Bangui et Bossangoa) où la France est intervenue jusqu’à présent, sans être encore allé dans les provinces, d’un un pays immense… Les français font appel maintenant aux autorités religieuses, aux imams, aux évêques pour calmer les ardeurs belliqueuses des « camps » chrétiens et musulmans. Mais une semaine après le début de l’intervention française, la crise sécuritaire s’aggrave, les violences redoublent, et désormais c’est une tragique crise humanitaire qui pointe dans un pays où l’avenir apparait plus nébuleux et incertain que jamais…

Frédéric Helbert 


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À propos de l'auteur

Grand-reporter de guerre et  journaliste d'investigation, multi-médias,  membre de l'association de la presse judiciaire, passionné par les phénomènes terroristes depuis le début de ma carrière. Très souvent sur le terrain, je souhaite partager avec tous les faces parfois moins visible des enquêtes et reportages. J'aime explorer le dessous des cartes de dossiers sensibles. Ce site m'en offre la totale liberté. Vos témoignages, vos informations sont  bienvenus!

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