Frédéric HELBERT, le blog

"Notre rôle n’est pas d’être pour ou contre, il est de porter la plume dans la plaie". Albert Londres


IRAK: le cri d’alarme des kurdes combattant DAESH: Ou est la France?

Publié le 15/11/2014 à 19h50 | , , , , , , , , , ,  | 4 commentaires.

Irak: sur les lignes de front, avec les combattants peshsmergas qui désespèrent de l’Occident et particulièrement de la France…

Ils combattent les islamistes de l’état islamique sans répit. Mais L’Occident ne leur fournit pas les armes lourdes et le matériel promis dont ils auraient besoin. La France est pointée du doigt par plusieurs généraux et soldats sur le terrain: Ou sont les armes qu’elle prétend fournir?

Reportage exclusif (récit, photos)

Ligne de front de Mossoul, à 15 km de la ville, novembre 2015

DSC_1803

Trois tranchées successives de terre et de rocaille bloquent la route. Un seul canon anti-char de 106mm monté sur une jeep est braqué vers les lignes ennemies. Pas vraiment une arme de dernière génération. Elle a été conçue juste après la 2ème guerre mondiale. En contrebas, une poignée de militaires campent en permanence. Sur deux petites collines bordant la route, des casemates en dur, des sac de sable entassés. Et deux « Douchcka » mitrailleuse lourdes héritées de l’époque soviétique. Des soldats en treillis veillent, jumelles au poing.

iraki front @fh

« Bienvenue sur la ligne front de Mossoul » lance le général Amid Ajar, 48 ans, commandant de la 1ère division des forces spéciales kurdes. Physique sec, regard d’acier,courage la parole franche, le militaire est un chef vénéré par ses hommes.Iil les accompagne souvent au feu pour diriger la manœuvre. « Voila dit-il le dernier check-point que nous contrôlons, à 16 kilomètres de la deuxième ville d’Irak, tombée aux mains des jihadistes. Voyez par vous même combien nos moyens sont pauvres ».

irak report

Et pourtant les forces de Daesh sont à moins de 2000 mètres. Présentes en nombre. Le check-point est une position stratégique qu’il faut tenir à tout prix. Mais au rayon armement lourd et de qualité, les peshmergas sont au régime sec. le canon de 106 monté sur jeep positionné en un point décisif, fut mis en service en 1953 dans l’armée française!

Iraki frontline &fhh

Face aux kurdes, des islamistes suréquipés qui ont pillé les « stocks » de pas moins de 6 divisions irakiennes!. Mettant la main quasiment sans combattre l’été dernier sur un trésor de guerre inouï: Toute la panoplie des armes « made in USA » équipant alors une armée  qui n’a songé qu’à fuir la percée de Daesh Contre à un tel ennemi, les peshmergas sont handicapés par un déficit cruel d’armes et munitions modernes. Aujourd’hui, tous les indicateurs sont dans le rouge. La pénurie est déjà là dans certains secteurs malgré les « belles » promesses occidentales, non tenues.

Soudain quelques tirs viennent de loin. « Soyez surs qu’ils nous ont vus arriver. Ils peuvent penser qu’on prépare quelque chose, et ils sont équipés de fusils US très longue portée ». Il n’est rien d’autre à faire que de se mettre à couvert. Derrière la tranchée principale on entend le sifflement des balles. «Pas loin, mais pas dans ta tête, all good » dit en riant dans un mauvais anglais un soldat. Les balles sifflent mais se perdent dans la nature. 2 obus de mortier s’écrasent derrière nous sans faire de casse. Un vétéran, haut-gradé s’aperçoit soudain qu’un petit éclat a déchiré son treillis er l’a touché sous l’épaule. Il montre sa blessure en souriant, L’homme, un dur à cuire, ira se faire soigner plus tard.

iraki report @fh

Du haut des collines, les peshmergas répliquent à coup de Douchka. 2 rafales, pas plus. Economie oblige… Puis le calme revient et le silence s’abat à nouveau. C’est le quotidien du front de Mossoul. La routine d’une sorte de guerre de tranchées où, le jour, chaque camp s’observe. Parfois Les islamistes jouent la carte de la provocation. Ils savent que les peshmergas sont à court de munitions et tentent de leur en faire gaspiller. Mais la consigne est respectée: Ne répliquer qu’en cas d’extrême nécessité. Quand la nuit, tombe, s’écrit une toute autre histoire. Les jihadistes lancent des assauts, répétés, en force, avec de l’artillerie, des rafales d’obus de mortiers couvrant l’avancée de leurs véhicules blindés, qu’ils ont récupéré lorsque l’armée irakienne a fui piteusement. Parfois ce sont des assauts-suicides. Les kurdes font alors avec les moyens du bord pour contrer les assaillants. La discipline, l’expérience, la foi en la « cause », la capacité au sacrifice, permettent de compenser le manque d’armes efficientes. Mais avancer en l’état des forces en présence est impossible.

Le front de Mossoul tient mais nous en payons le prix lourd disent les militaires dépités.  « Car l’ Occident, la France en premier lieu, qui nous a gavé de promesses et de belles paroles, nous envoie des armes au compte-gouttes. Les jets US sont accaparés ailleurs. On attend toujours beaucoup, notamment des français qui sont très populaires chez nous, on ne comprend pas que rien ne vienne, où si peu. »

Illustration édifiante du propos: sur un front d’une importance cruciale, les comptes sont vite faits. On me montre un « trésor ».

iraki front @fh

Le 1er régiment des forces spéciales kurdes à reçu en dotation une seule arme lourde venue de France. Une mitrailleuse 12,7. « Voila, vous avez tout vu. Ne cherchez pas plus loin. Cette 12,7 avec son lot de munitions, c’est tout ce qu’on a reçu ici. 2 autres ont été données à d’autres unités dans cette région stratégique. Ce n’est pas avec cela que l’ on va gagner la guerre et faire le boulot a votre place » s’emporte le général Ajar. L’arme, flambante neuve, est montée sur un « Humvee », une jeep blindée  battant pavillon kurde. L’Irak disposait de centaines de véhicules de ce type, ainsi que de toutes sortes de blindé dont se sont emparés les islamistes l’été dernier à Mossoul notamment. Nombre d’entre eux ont été détruit par l’US air Force. Comme bien d’autres cibles. Les F-16 n’ont pas fait dans la dentelle… pour permettre la contre-offensive kurde alors qu’Erbil était sous la menace au mois d’aout dernier.

iraki report @fh

On distingue un peu partout les effets des frappes, particulièrement  en traversant Assanshari, un village planté le long d’un axe stratégique entièrement reconquis par les combattants peshmergas, et situé à quelques minutes seulement de l’actuelle ligne de front. Une zone militaire interdite qu’aucun journaliste n’avait jusqu’ici atteint.
Les forces spéciales y ont élu Quartier-Général dans une petite maison située sur les hauteurs.

iraki report @fh

Une maigre barrière de bois est censée en verrouiller l’accès. Un vieux camion équipé d’un canon anti-aérien bi-tubes monte la garde Devant la maison un combattant des forces spéciales. Ailleurs le village a pris des allures de « dead-zone ». Pas âme qui vive.

iraki frontline @FH

Il y a un mois, les jihadistes occupaient encore Assanshari. Ils étaient en « territoire ami ». Quelques 3000 sunnites vivaient dans le bastion de l’ancien ministre de la Défense de Saddam Hussein. Les islamistes en avait fait une de leur place forte. La guerre y a été féroce.

iraki front @fh

Les bombes américaines ont détruit des maisons, de camions-citernes, Pick-up armés, des points d’extraction sauvages de pétrole, toutes sortes de véhicules militaires où non, des portions de route, ainsi que positions, caches et dépôts d’armes des hommes de Daesh. Ici les frappes aériennes US ont été efficaces, décisives même. Les jihadistes et la population du village ont reculé et se sont repliés sur Mossoul. Non sans avoir installé des pièges partout, des mines, des IED, (engins explosifs improvisés). Dans leur avancée, les peshmergas ont mis la main sur des stocks d’engin prêts à l’emploi, et des blocs de TNT prêts à l’emploi. Dont des stocks entiers abandonnés à la hâte ont été récupérés.

iraki report

Mais au rayon détecteur de mines, c’est la disette aussi. Alors le village est resté en l’état. Un village de guerre où quand le canon ne tonne pas, on n’entend que le chant des oiseaux désormais. Nombre d’endroits sont encore autant de pièges mortels. Interdit de s’y aventurer! Seule la route principale qui traverse le village et permet d’accéder au quartier-général kurde a été « nettoyée ».

iraki front @fh

Les Peshmergas ont aussi reconstruit à la hâte, le pont qu’avaient fait exploser les hommes de Daesh pour tenter de retarder la percée de leurs adversaires. Un ouvrage colossal, bâti dans des délais records.

iraki report @fh

Dans la maison aux  murs ocres, transformée en QG de fortune, des hommes épuisées par les combats de la nuit dernière récupèrent dans une chambre où ont été alignés des matelas crasseux. La pièce principale a été transformée en « opération room ». Des cartes sont affichées. La télé livre les dernières nouvelles. Assis sur deux canapés, les commandants du secteur ont la mine grave. L’usure du combat et un sentiment de grande solitude. Mais rien n’entamera leur détermination assurent-ils. Et leur chef, toujours sur le qui-vive,  continue à tempêter. Les mots fusent maintenant comme des balles. Dans son collimateur, un pays en particulier: la France.

irak front @fh

 » Ou sont les occidentaux, où est passée maintenant la France? Où sont les armes qu’on cesse de nous promettre et dont nous avons tant besoin?Celles que l’on dit nous fournir depuis le début? Une seule 12,7 neuve pour mon régiment? et un front aussi important que celui de Mossoul? C’est une  mauvaise blague! Moi j’aime la France. Je n’oublie pas ce qu’elle a fait pour nous par le passé. Aujourd’hui je combats aussi pour elle, comme j’irai combattre chez vous si vous e le demandez.  Daesh est l’ennemi de toute la communauté internationale, l’ennemi de l’humanité ».

Le militaire des forces spéciales peshmerga est un jeune général, Mais un vétéran du combat. Arrêté pur avoir manifesté pour la cause kurde, ‘il s’est  s’est engagée à l’âge de 16 ans. Son frère a été assassiné  par les sbires de l’Irak de Saddam Hussein. L’homme n’ignore rien de l’art de la guerre. Ni de ses besoins. Il explique que ses hommes manquent de tout. « Nous sommes quasiment au point de rupture, Il nous faudrait des fusils d’assauts, des armes de précision à longue portée, des munitions performantes, grenades, mortiers, canons d’artillerie, véhicules blindés de transport de troupes et d’attaques » La liste n’en finit pas. « Et nous ne sommes pas une vulgaire milice, qui pourrait faire mauvais usage de ces armes, mais l’armée nationale du Kurdistan autonome. Vous ne voulez pas faire le travail au sol, envoyer de troupes? OK! mais alors donnez-nous ce dont nous avons besoin. Arrêtez de faire des effets d’annonce et du saupoudrage ».

iraki report @fh

Souvent en première ligne, le général porte une attelle au poignet gauche. Un moindre mal. Militaire réputé et redouté, il est une cible à abattre pour Daesh. Il a été visé directement par une attaque-suicide il y a 3 semaines. Par miracle, il en est sorti quasiment indemne, hormis une petite blessure. « Mais j’ai perdu des hommes. Les jihadistes aussi. La différence c’est que eux ils s’en moquent ». Le chef des forces spéciales hausse soudain le ton, tirant la sonnette d’alarme:  » Nous avons un besoin immédiat de RPG, d’armes et munitions anti-chars ». En frappant du poing sur la table, il martèle trois fois la requête. C’est pour les kurdes priorité, l’urgence absolue aux fins de faire face aux tanks et blindés des islamistes. Autre nécessité incontournable: des équipements de vision nocturne. « Les islamistes en ont, pas nous! » s’emporte le général Ajar.

« C’est le monde à l’envers surrenchérit un officier tankiste dont le vieux T55 est totalement obsolète. Les terroristes ont tout le matériel venu de la plus puissante armée régulière du monde, et nous, si peu que par la force des choses, nous devons faire dans le bricolage, le rafistolage et « cannibaliser » sans cesse des véhicules ou des armes pour en réparer d’autres». Comme autant de preuves de cette situation, dans la rue qui borde le QG de fortune, un « bric à brac » militaire incroyable.

iraki front @fh

Ainsi Des pick-up civils sur lesquels on a soudé à la hâte des porte-mitrailleuses. D’autres ainsi que des 4X4 destinés à transporter les hommes ont été « réquisitionnés « . Mais ils ne sont pas blindés.

iraki report @fh

A l’écart, un autre Pick-up précieux, sur lequel a été installé un énorme caisson de bois. S’y s’entassent toutes sortes de munitions dans une réserve de fortune techniquement non sécurisée. A l’évidence, un seule étincelle provoquerait un désastre. Le caisson de bois noir est juste recouvert d’une bâche bleue, et fermé par un simple cadenas. Et la réserve s’amaigrit…

iraki report @fh

Soudain le fracas qui gronde. Mais ce n’est pas celui d’une offensive. Un énorme véhicule occupant toute la route avance doucement et s’immobilise.

irak report @fh

Voici la nouvelle fierté des peshmergas! Et la preuve de l’inaction occidentale. Un monstre d’acier de plusieurs dizaines de tonnes. La combinaison d’ un véhicule de chantier et d’un poids-lourds! Pour former un engin de combat hybride  inédit, permettant d’aller au feu en résistant aux tirs ennemis. A l’avant, un poste blindé de tir a été installé. Il peut protéger plusieurs hommes. Le paravent camouflé couleur taupe, zébré de vert, est relié à un bras métallique articulé, permettant de modifiera sa position. A l’arrière, un vaste espace, blindé aussi, destiné à transporter plusieurs hommes de troupes et du matériel. C’est la quintessence du système D. Un engin entièrement pensé, conçu, réalisé par des ingénieurs kurdes! L’étrange véhicule qui vient de sortir de l’atelier n’a pas encore servi.

iraki report @fh

Les hommes en font le tour, impressionnés comme des gosses, vérifient le blindage. Certains se prennent en photos devant le mastodonte d’acier. Puis c’est un autre engin qui apparait à son tour, lui aussi de dimension hors-normes. Disposant de plusieurs positions de tirs et capable de résister aux mines.

Irak report @fh

A la base c’est du « made in USA », mais rallongé à la sauce kurde, avec des plaques de blindage ajoutées un peu partout. Ca ne ressemble pas à grand chose, C’est quand même solide dit le pilote. Ca résiste même aux mines. Mais c’est vraiment le « bricolage poussé » à l’extrême…

irak front @fredH

Le général Ajar fait son inspection tout en continuant à maugréer. « Nous tenons un front décisif et nous n’avons rien vu, hormis la 12,7 que tout le monde se dispute. Nous perdons du temps à fabriquer des armes, et à en réparer d’autres ». Du temps mais aussi des hommes. Deux jours plus tôt 25 soldats kurdes ont péri pour repousser un assaut blindé des jihadistes. Tirant plusieurs roquettes sans effet avant de parvenir à trouver le point faible de engins qui avançaient vers eux, et de parvenir à les détruire. «  On les a pris a revers et on les a frappé à l’arrière. Un feu d’artifice que nous avons savouré » se souvient un des hommes du commando ayant participé à la périlleuse mais victorieuse manœuvre. Mais nous n’oublions ceux que nous avons perdu et dont la vie aurait été sauvée, s’il on avait disposé de matériel performant »

irak front @fh

Dans son véhicule de commandement noir, sur une route déserte, a portée de tir islamiste, le patron des forces spéciales poursuit sa démonstration en me montrant les « points chauds » une carte:  » Regardez, nous sommes au coeur de l’Irak. Engagés sur toutes les lignes de front. Les hommes de Daesh ont conquis des zones entière du pays. Ils attaquent sans cesse de nouveau. Par le Nord, l’ouest et le sud du pays ». Le haut-gradé tourne en boucle. Pas plus que ses hommes, il ne comprend que les promesses sans cesse réitérés ne soient suives d’effet. Faut-il vraiment être spécialement formé pour enfiler un casque équipé de lunettes de vision nocturnes? Pour se servir de lance-roquettes faisant si cruellement défaut? « Nous sommes des combattants aguerris assure le chef de troupes qui martèle son credo: il faut faire vite, très vite maintenant. Nous tenons la digue, mais nous n’avons guère les moyens de faire davantage. Et si la digue saute, si nous perdons la partie, vous perdrez aussi! Si la coalition ne bouge pas, Daesh, tel un cancer s’infiltrera partout et finira par gagner. Non vraiment, on ne comprend pas la stratégie occidentale, celle de la France, ce pays que nous aimons tant pourtant. Vous êtes nos amis non? Vous avez besoin de nous, non? Alors pourquoi ces rodomontades de vos politiques pour faire en fin de compte si peu? »

irak report @fh

Au moment de quitter la ligne de front de Mossoul, une image insolite s’offre à nous, symbole de l’engagement d’un peuple tout entier, mais aussi de la trop grande solitude des kurdes face à Daesh: Au coeur de l’unité des forces spéciales, dont les homme font de la main le V de la victoire, un peshmerga de 72 ans, Hassan,venu de lui même, armé d’un fusil ancestral à un coup, de vieilles cartouchières, et d’une paire de jumelles d’un autre âge dans leur étui tanné par le temps. « C’était l’équipement de mon grand-père, qui l’a légué à mon père, et mon père me l’a donné. Je ne suis pas là pour le folklore assure le vieil homme. J’ai le sens du combat dans la peau!Toute ma vie j’ai combattu. Les jeunes me respectent et m’ écoutent. Et quand il faudra monter à l’assaut, croyez-moi, je ne serai pas le dernier! »

Le lendemain, c’est une autre route que nous prenons. La encore il nous faut montrer « patte blanche » à de nombreux barrages qui sillonnent l’axe stratégique.

irak front line @fh

La route, parfois encombrée de poids-lourds, chargés de précieuses cargaisons de pétrole et de gaz kurdes, ( sur lesquels Bagdad perçoit une taxe de 83%!) nous conduit dans une ancienne base américaine, aujourd’hui défraichie, à moins d’une heure de route de la capitale, Erbil. La zone a été le théâtre de violents combats en aout denier. Sur un vaste parking sont alignés des « Humvees » des forces irakiennes passés un temps aux mains de Daesh. Puis récupérées lors de la contre-offensive. La base est un centre de commandement de première importance. C’est ici que j’ai rendez-vous avec le général Nageat Alt, celui qui a orchestré la vaste manœuvre de blocage et reconquête contre Daesh, en étroite coordination avec l’US air Force. Elle a commencé le 2 aout et s’est arrêtée le 6 septembre se souvient-il, mais rien n’est fini. Vêtu de l’habit traditionnel peshmerga,  l’homme n’aime guère le show-off. Il laisse les galons, les épaulettes et les décorations aux généraux d’opérettes. Nageat Atl nous reçoit quelques minutes à peine dans une salle sans aucune ostentation. Il a le regard inquiet. le visage soucieux. Tendu, sous pression, Il attend l’ambassadeur de Norvège, à qui il va demander… des armes.

irak report @fh

Lui aussi montre, sur sa carte d’état-major, les innombrables positions de Daesh. La menace est partout. Il faut s’y adapter. Or les kurdes à l’origine ont bâti une armée à vocation défensive. « On nous demande aujourd’hui d’être une armée ce conquête, capable de projeter des forces, de tenir le terrain récupéré et d’aller plus loin ». Mais comment faire sans le matériel nécessaire? En ce moment la logistique fait défaut partout. Le stratège kurde n’a qu’un seul message à délivrer à la France, qui se veut l’allié de toujours, mais aussi au reste de la communauté internationale: Tenez vos promesses! ». Nageat Alt refuse de rentrer dans des détails chiffrés précis. Il dit avoir reçu quelques missiles « Milan », à l’efficacité redoutable, un nombre dérisoire d’armes lourdes pour toute la région, et au de la toute l’armée. Rien qui ne permette de contrer efficacement sur la durée la menace.Et rien qui ne corresponde aux annonces d’aide massive, retirées sans cesse par le France.

 » Vous voulez savoir ou nous en sommes? Allez avec mes hommes sur la ligne de front de Mahmuk. C’est le dernier verrou avant Erbil. A environ 60km seulement  de la capitale! Vous verrez la force, la foi mais aussi la rage de mes combattants, parce que les armes n’arrivent pas « . Je grimpe à bord d’un « Humvee » rafistolé, sur lequel un militaire équipe la position de tir d’une vielle « Douchka qui peut s’enrayer sans prévenir.

irak report

Un autre montre me montre sa Kalashnikov à crosse courte, parfois défaillante. Nous partons dans le véhicule en piteux état -dont Daesh s’était emparé avant qu’il n’ait été repris lors de la contre-offensive- vers une base avancée.

iraki front story  @fh

La position est tenue par une quinzaine de soldats. Tous sont devenus avec le temps des amis, des frères, habitués à opérer ensemble. Leur singularité? Ils appartiennent à une brigade kurde de l’armée irakienne. Mais là où l’immense majorité des combattants de cette armée a fui, abandonnant uniformes, armes et équipements lors de l’attaque- éclair menée par les islamistes, eux ont pris unanimement la décision de ne rien lâcher et de poursuivre le combat. Ils ont réussi à rejoindre clandestinement les lignes kurdes. « Nous aussi on a « déserté » l’armée irakienne dit l’un d’eux  sur le chemin mais pour la bonne cause, pour rallier le camp peshmerga là où les soldats savent se battre! On est là tous pour un, un pour tous »

iraki front @fh

Au bout d’un mauvais chemin de terre, nous voila dans un poste avancé, reconquis il y a peu, perdu dans une plaine qui ‘en finit pas. Les installations sont vétustes. Les défenses dérisoires. mais les hommes ont gardé leur équipement personnel de qualité, qu’ils entretiennent avec soin.

iraqi frontline @fh

Un équipement fourni par les américains qui les ont formé lorsque l’US Army était encore en Irak. Ces kurdes là, sont de redoutables combattants. Reste qu’au rayon armes lourdes, c’est une fois encore la pénurie. Un capitaine  m’accueille avec sympathie.

irak report.

Béret rouge vissé sur le crâne, visage émacié, silhouette d’athlète longiligne, M16 en bandoulières, le treillis impeccable, Jutia Hussein, 35 ans, me montre l’unique RPG dont dispose l’unité. Un vieux bazooka fait de bois usé et de parties métalliques gagnées par la rouille. Pas de mortier, pas d’équipement de vision nocturne, pas de fusil à longue portée, pas de radio. «On est pas vraiment au top» ironise l’officier. Cela fait 10 ans que cet homme est militaire. Il a appris à se servir de toutes les armes mais il n’a que son fusil d’assaut M16 et quelques grenades pour faire face à un ennemi sur-armé, invisible, dont les positions  proches sont visibles à l’oeil nu.

Là encore, c’est la nuit que les islamistes sortent régulièrement pour tenter de reprends du terrain. Voire même la base qu’ils ont un temps occupé mais du abandonner après de furieux combats raconte le capitaine Hussein. C’était 15 jours avant ma visite. Les combats ont été d’une violence rare. « On n’a même pas fait de prisonnier. Tous ceux qui se sont rendus en levant les mains,se sont systématiquement fait exploser avec une grenade ou des ceintures piégées, tuant plusieurs d’entre nous… Aucun n’a voulu se rendre vivant. On a payé cher la reconquête ».

L’officier a gardé comme « trophée » le drapeau noir de l’état Islamique qui flottait sur la base.

@Frédéric Helbert

Mais rien n’est joué. La menace reste permanente.  « Les islamistes veulent notre peau.  » Quand ils lancent leurs attaques, on utilise nos téléphones portables pour demander du renfort! On a pas d’artillerie lourde, ceux qui viennent nous épauler n’ont que des mortiers à disposition « . Avec du « close air support » bien géré, et coordonné,  il suffirait de quelques minutes selon l’officier pour régler leurs comptes aux assaillants jihadistes, sans subir de pertes. Mais depuis la fin de la contre-offensive générale, l’aviation de la coalition a disparu. Elle se concentre sur d’autres points chauds en Irak où en Syrie. Alors les peshmergas font avec ce qu’ils ont et sans ce qu’on nous leur a promis.

iraki front story @fh

Le militaire refuse pourtant de céder à un quelconque abattement. Mais laisse une colère froide s’exprimer: «Daesh est notre ennemi commun, non?. Rien n’y fait pourtant. Nous ne sommes pas avares de notre sang , vous, les occidentaux, vous n’êtes pas avares de « bla bla », de communiqués de presse et d’annonces spectaculaires mais au rayon action ça patauge sec chez vous. Dire c’est bien, faire c’est mieux ».
Soudain l’alerte sonne. Des tirs proviennent des positions islamistes situées à moins de deux kilomètres. Chacun prend son fusil d’assaut, et les hommes de la brigade kurde gagnent leurs postes de tir.

@Fréderic Helbert

Un des soldats épaule le vieux RPG, qu’il charge d’une roquette. Un autre arme une doucka, vieille 12,7 cabossée, dont le caisson de munitions est encore frappé de l’étoile communiste… Les combattants s’alignent derrière des sacs de sable. Ils ont en ligne de mire un château d’eau planté en zone semi-désertique, au sommet d’une maigre colline derrière lequel les islamistes ont concentrés leurs forces. Les soldats sont calmes. Ils attendent pour faire feu de pouvoir distinguer clairement l’ennemi.

iraki front line @fh

Les yeux rivés dans ses jumelles, un des guetteurs finit par dire que rien ne bouge. L’alerte est levée. Des vigies restent en position d’observation. Pour les autres, c’est l’heure d’une pause. Ils se réunissent autour d’une théière brulante. « Nous n’avons aucun doute dit laconiquement le major Ahmed Samir Hammwandi, 24 ans. Cette nuit, où la prochaine, nous serons à nouveau attaqués. Nous perdons peut-être encore des hommes. Mais rien ne nous fera reculer. L’homme qui montre la mine maussade  la vétuste 12,7 d’un autre âge avec laquelle il se défend ne fait pas dans la bravade.

iraki front line @fh

Les peshmergas sont rompus au combat depuis des générations. L’histoire a fait d’eux des combattants intraitables, qui ne capitulent jamais: « Ca été d’abord Saddam Hussein, puis al Qaida, maintenant c’est Deash rappelle le major. Et vous croyez vraiment qu’on a besoin d’être formés? On ne demande pas la lune. Ni les armes ultra-sophistiquées dont raffolent américains où européens. Juste des RPG de qualité et on fera du ménage! »
Le chrono tourne, et il tourne à l’avantage des islamistes estiment les peshmergas. Plus cela durera, plus il sera difficile de déloger des hommes qui continuent à recevoir des renforts du soutien de partout! « Sans compter les atrocités perpétrées chaque jour par ces chiens qui dénaturent, salissent l’Islam et nourrissent les amalgames » enrage le capitaine Hussein.
Les kurdes n’ont pas voulu cette guerre. Elle s’est imposée à eux. « Notre peuple tout entier relève le défi. C’est le combat d’une vie. Nous avons une terre, une cause, des valeurs à défendre, des valeurs communes avec l’Occident dont nous nous sentons parfois si proches.. Et nous seuls pouvons contrer Deash et reconquérir les territoires perdus. Gardez vos instructeurs pour les irakiens qui ont déserté le champ de bataille, où qui prennent des raclées aujourd’hui. Et qui touchent des soldes trois fois supérieures aux nôtres… Nous on connait notre job. On sait ce qu’on a à faire et comment faire». Tous les hommes présents acquiescent silencieusement.
 » Daesh est une menace mondiale a estimé Obama, non? Hollande aussi n’est ce-pas? Mais ont-ils pris la mesure de la menace sur le terrain? et des choix clairs à faire pour l’anéantir? « Le capitaine en doute et les invite à venir se rendre compte de la situation sur le terrain! Il n’est pas un front où l’on puisse trouver un général, un commandant, un simple soldat qui soient satisfaits de l’aide fournie. « Nous demander de combattre la menace aux avant-postes, avec si peu de soutien réel, c’est tout simplement inacceptable voire indécent. C’est aussi un signe de faiblesse que vous risquez un jour de payer cher».

La nuit va tomber. Le téléphone du capitaine Hussein sonne.  » Il est temps pour vous de repartir dit-il. Vous êtes attendu à l’état-major » Je salue les hommes de la brigade kurde qui m’ont accueilli chaleureusement. Ultime poignée de main avec le capitaine qui lance: « Je vous en prie: dites s’il vous plait ce que vous avez vu, montrez l’urgence, faites état de nos demandes légitimes. L’Occident a besoin de nous. Mais sans vous on ne peut gagner. Nous avons les bras, vous avez le matériel. La France qui nous tant aidé par le passé peut encore beaucoup. Ou alors qu’elle arrête de promettre ». Le militaire insiste « Il faut agir maintenant au plus vite, poursuivre, intensifier l’effort, mettre le paquet face à une menace tentaculaire. Votre coalition dépense des milliards en attaques aériennes stériles au résultat incertain. La guerre se gagnera au sol. Regardez ce qu’ils se passe à Kobané! Le message doit être reçu cinq su cinq par vos gouvernants. Trop de temps a déjà été perdu. Trop de sang a coulé. Il faut agir maintenant. Ou alors, pour nous, mais pour vous aussi, pour le monde entier aussi, il sera trop tard ».

Frédéric Helbert.

 


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À propos de l'auteur

Grand-reporter de guerre, (souvent), journaliste d'investigation, multi-médias, tous terrains, membre de l'association de la presse judiciaire, passionné par les phénomènes terroristes depuis le début de ma carrière à Europe11. Tropisme assumé pour le Moyen-Orient et la péninsule arabe-musulmaane. Jamais rassasié d'infos,  accro à tous types d'enquêtes et reportages, j'aime explorer le dessous des cartes de dossiers sensibles. En toute liberté. Vos témoignages, vos infos, vos commentaires sont  bienvenus!

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