Frédéric HELBERT, le blog

"Notre rôle n’est pas d’être pour ou contre, il est de porter la plume dans la plaie". Albert Londres


Syrie: La diplomatie française en panne sèche, fustigée au Liban.

Publié le 21/08/2012 à 01h16 | , , , , , , , ,  | Écrire un commentaire.

Entretien à Beyrouth sur le conflit syrien avec un expert des affaires de sécurité, occupant de hautes fonctions, qui juge plus que durement la France.

La maison est bien gardée. Me voilà, une fois mon identité déclinée et vérifiée, installé  dans le salon immense d’un homme qui a accepté de me recevoir. Pas n’importe lequel. Dans les volutes de fumées, confortablement assis sur un canapé de réception,  je me retrouve face à  un haut-responsable de l’appareil sécuritaire libanais, en poste,  qui connaît aussi bien la Syrie que la France. Un intermédiaire m’a recommandé. L’homme soucieux de savoir à qui il parle, et de la confiance qu’il peut me faire, me teste: « Vous êtes dans quel camp? » - Aucun! je réplique, je vais partout, j’essaie de voir et comprendre et de faire voir et comprendre. L’homme se détend, rallume une cigarette. Le café est servi, et au rayon « formules qui décapent » je vais l’être aussi. Dernière précaution de mon interlocuteur: « Vous ne m’enregistrez pas, et ne donnez aucun détail permettant de m’identifier » . Ce n’est pas une requête, c’est une condition imposée. On n’est jamais trop prudent. Les règles sont fixées. l’entretien débute. il n’y aura pas de round d’observation. D’entrée mon interlocuteur ironise: « Alors, votre président a reçu le nouveau représentant spécial Lakdhar Brahimi (représentant spécial pour l’ONU et la Ligue Arabe, « successeur »de Kofi Annan)? C’est bien ça! C’est de la bonne diplomatie show-off! Lakdhar s’est prêté au jeu.  C’est un type formidable. Un faiseur de miracles. Nous lui devons beaucoup lorsqu’il a obtenu l’accord de Taêf mettant fin officiellement à une guerre civile impitoyable au Liban, mais cette fois Lakdhar le sait et le dit: sa marge d’activité est nulle à l’heure actuelle. Et rien ne dit que cela évolue demain«  . Visage buriné, regard perçant, l’uniforme impeccable, l’homme tire une longue bouffée de cigarette. Puis il ajoute en parlant doucement: « Nous n’avons de leçons à donner à personne. Le Liban que la Syrie essaie à tout prix d’entrainer dans le conflit n’est pas un pays exemplaire en matière de diplomatie. Mais c’est l’entité du Hezbollah qui gouverne, le pouvoir c’est eux, et aujourd’hui ils ont des intérêts financiers colossaux à défendre alors, je le crois,  ils ne bougeront pas, quelques soient les discours où les clashs ici ou là entre pro et anti- syriens. Mais çà c’est notre affaire. Votre pouvoir à vous fait dans l’agitation et la représentation, c’est tout.  Franchement entendre François Hollande, et Laurent Fabius répéter sans cesse que les violences doivent d’abord cesser, que c’est un préalable à une solution politique,  franchement ce n’est pas sérieux. Bomber le torse parce que l’on envoie 2 avions de secours humanitaires et d’unités de soins pour les réfugiés, c’est ridicule »! .

L’ignorance diplomatique des dirigeants français

Mon interlocuteur qui s’est battu l’arme à la main au Liban, s’interroge ouvertement. Le ton se fait cinglant: « Savent-ils vraiment Messieurs Hollande et Fabius ce qu’est une guerre civile? Ce qu’elle produit comme horreurs, comme exactions, comme crimes de guerres, ou crimes contre l’humanité dans tous les camps qui s’affrontent? » Il s’emporte contre ces politiciens, ces diplomates qui ne connaissent rien à la réalité du terrain, et aux mentalités des belligérants. Qui les informe se demande t-il? Savent-ils que les combats redoublent de violences? Que la Syrie est à feu et à sang? Que des puissances régionales où internationales attisent les braises ici ou là dans leurs uniques intérêts. Non, vraiment dit-il,  j’aime la France, mais votre diplomatie est aujourd’hui parfaitement incapable, et d’une inefficacité remarquable. Quand on ne peut rien, on dit rien, ou on en dit le moins possible. Les syriens de toutes les façons ne connaissent que le langage de la force. Entendre Monsieur Fabius répéter que Bachar doit partir, qu’un tel homme n’a pas sa place sur la planète, qu’il faut déposer les armes, c’est de la foutaise. Ce sont des phrases, encore des phrases, toujours des phrases, rien que des phrases. Mais les phrases ne font pas taire les armes » .  L’homme boit une gorgée de café amer puis reprend de plus belle:  » Et je ne parle pas de votre Bernard Henri-Levy, pâle imitation de Malraux. Ou de l’intervention intempestive de Monsieur Sarkozy » . Il sourit gravement. « Un intellectuel qui se veut stratège militaire. Un ancien Président qui compare la situation libyenne à celle de la Syrie. Et ceux qui sont aux pouvoirs qui sont dans l’incantation et la diplomatie de façade. C’est pitoyable« .

Au cours de l’entretien nous évoquons l’époque où la France sait aussi qu’elle s’est opposée par le passé aux syriens. Justement en venant au secours d’un Liban alors martyrisé. Le responsable sécuritaire se radoucit subitement pour exprimer sa reconnaissance éternelle. D’autant que la France en a payé le prix cher. Attentats, contre les casques bleus, des civils, assassinat de l’ambassadeur de France au Liban, Louis Delamare. « , se souvient mon interlocuteur, la France a réagi. Vos services ont organisé sur ordre de Mitterrand une opération de rétorsion féroce. Les hommes de main qui avaient assassinés l’ambassadeur y sont tous passés. Une opération ponctuelle, mais aujourd’hui plus rien n’est comparable. La France d’ailleurs n’est pas la seule à essayer de masquer sa tragique impuissance en se cachant derrière les vétos russes et chinois au conseil de Sécurité de l’ONU, et en formulant une indignation de façade. Moi je demande à Monsieur Sarkozy, Monsieur Bernard Henri-Levy: Quelle opération militaire pourrait-on organiser pour tenter de faire cesser ces tueries, ces combats. Et votre diplomatie le sait: Envoyer des avions pour imposer je ne sais quel cessez-le-feu serait une opération à haut-risque, ou vos pilotes évolueraient dans, pardonnez-moi, « un merdier » pas possible, et risqué. La Syrie n’est pas dépourvue d’armes anti-aériennes, loin s’en faut, et comment feraient les avions de chasse pour distinguer les  » bons » des « méchants », les rebelles de l’armée régulière? Comment savoir qui tient quelle position et où il faut frapper quand on n’a pas de troupes, de forces spéciales au sol pour guider les frappes? Un bon diplomate doit connaitre la chose militaire. Vos services sont excellents, votre ministre de la défense lui est un homme habile, discret, et qui connait ses dossiers…. Mais les autres… ».  Le réquisitoire s’arrête un cours instantPas de qualificatif là, juste un regard vers le ciel et un haussement d’épaules, qui en disent long…

« Une diplomatie de cour de récréation »

Ce que dit mon interlocuteur est valable à ces yeux pour les américains: » Ils menaçent, ils font des déclarations et puis? Regardez Obama! quand un service secret est autorisé à mener des missions de soutien clandestines, il le fait clandestinement. C’est le paramètre premier. Là, Obama organise des fuites dans la presse pour faire savoir qu’il a signé des décrets spéciaux autorisant la CIA à apporter un soutien aux rebelles syriens, déjà soutenus avec ou contre leur gré par nombre de jihadistes qui sont les pires ennemis des USA. Du show-off encore et une situation inextricable »!  L’homme écarte un nuage de fumée, écrase une dernière cigarette et se lève. L’entretien est terminé. je dois ressortir discrètement de l’endroit où il m’a reçu. Poignée de mains et le haut-responsable sécuritaire lance une ultime salve: « Lakdhar Brahimi a joué le jeu. c’est un fin diplomate, un vrai, un brave et un sage qui refuse de juger les uns ou les autres à l’emporte-pièce, ou de prononcer des formules lapidaires. Il a dit qu’il n’était pas là pour se faire plaisir. il sait que nul ne peut prédire  quand et comment le conflit syrien se terminera. Dieu garde notre pays le Liban d’être entrainé dans cette affaire. Mais Quand la France, alors que les combats sont de plus plus sanglants et meurtriers, que les atrocités se multiplient, que les Observateurs de l’ONU plient bagages, dit qu’il faut que les armes se taisent pour qu’une solution trouve son chemin dans une Syrie débarrassée de Bachar el Assad, moi je dis que c’est une diplomatie de cour de récréation qui parle « .

Frédéric Helbert, à Beyrouth.


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À propos de l'auteur

Grand-reporter de guerre et  journaliste d'investigation, multi-médias,  membre de l'association de la presse judiciaire, passionné par les phénomènes terroristes depuis le début de ma carrière. Très souvent sur le terrain, je souhaite partager avec tous les faces parfois moins visible des enquêtes et reportages. J'aime explorer le dessous des cartes de dossiers sensibles. Ce site m'en offre la totale liberté. Vos témoignages, vos informations sont  bienvenus!

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